12
Le lieutenant descendit hâtivement la passerelle et parcourut le quai, ses réflexions se concentrant sur Ramosé et le Kouchite. La peur du capitaine était réelle – et légitime, à coup sûr. Trop de questions demeuraient sans réponse pour aboutir à une conclusion solide, mais, au fond de lui, Bak était convaincu de l’innocence de Ramosé. Le Kouchite avait dû l’aborder dès qu’il avait appris que Roï retournait définitivement à Kemet, dans l’idée d’éviter toute interruption dans le transport de la contrebande. Après le refus de Ramosé, un complice – l’un des quatre suspects restants – avait tenté sa chance auprès de Mahou. Mais alors que le Kouchite restait une ombre capable de menacer puis de disparaître, l’autre était connu et avait trop à perdre pour que Mahou reste vivant.
Trouvant son raisonnement d’une logique imparable et satisfait de ses conclusions, Bak revint à la réalité du monde qui l’entourait. Devant lui, Tjanouni le rameur flânait sur le quai avec plusieurs de ses compagnons. La vue de sa mince silhouette réveilla dans la mémoire du policier une réflexion railleuse à propos d’un homme sans tête.
Il allongea le pas et appela le marin.
Celui-ci se retourna, reconnut l’officier et se figea sur place, à la fois craintif et interrogateur. Ses compagnons s’écartèrent, préférant n’avoir aucune part dans le destin qui allait lui échoir.
— Du calme, Tjanouni ! le rassura Bak en souriant. Je ne veux de toi que des informations.
Mais la méfiance ne quittait pas les yeux du rameur.
— Je travaille sur le bateau du capitaine Ramosé de l’aube au crépuscule. Que puis-je savoir qui soit de valeur pour la police ?
Bak posa la main sur l’épaule de Tjanouni et l’entraîna plus loin.
— Après avoir quitté l’épave, nous nous sommes arrêtés à l’endroit où le capitaine Roï avait chargé sa contrebande. T’en souviens-tu ?
— Une vaste plaine à ciel ouvert, acquiesça Tjanouni. L’équipage croyait les sables hantés par les ombres des morts.
— Pendant qu’ils en parlaient, tu as lancé une boutade.
— Qui ça ? Moi ? dit Tjanouni, qui ralentit alors et se gratta la tête. Je me rappelle une histoire de bateau fantôme passant dans le noir, mais si j’ai plaisanté, cela m’échappe.
Bien qu’il eût préféré ne pas influencer le marin, Bak dut lui rafraîchir la mémoire.
— Tu prenais leurs craintes à la légère et tu as évoqué un homme auquel manquerait une partie de son corps.
— Bien sûr ! s’exclama Tjanouni en claquant des doigts avec un large sourire. L’homme sans tête !
— C’est bien ça ! approuva Bak, qui lui donna une claque amicale sur l’épaule. Où en as-tu entendu parler pour la première fois, et dans quelles circonstances ?
— Dans le Ventre de Pierres.
Tjanouni se détendit, ses dernières traces de méfiance dissipées pour de bon, et il reprit sa marche vers la porte de la forteresse.
— Je viens d’une terre située dans l’extrême Sud, comme tu le sais. J’ai travaillé pour payer mon passage à bord de différents navires jusqu’à Semneh. Le fleuve était haut et le Ventre de Pierres passait pour navigable. Cependant, je suis un homme prudent. J’observai deux bateaux descendre des rapides. Ils réussirent, les hommes d’équipage s’en sortirent sains et saufs, à défaut de rester secs, mais le spectacle n’était vraiment pas rassurant. Après mûre réflexion, je ne voulus pas me hasarder dans un voyage si périlleux. Aussi, je marchai de Semneh à Kor, faisant en chemin de nombreuses rencontres. J’entendis souvent des rumeurs au sujet d’un homme sans tête.
Tjanouni adressa à Bak un sourire embarrassé.
— Au début, je crus à une simple fable, un conte que l’on évoquait à la veillée pour se donner le frisson. Et à ce jour encore, je ne sais s’il existe, ne l’ayant jamais vu de mes yeux.
— Que t’a-t-on raconté exactement ? demanda Bak, brûlant de curiosité.
— On dit qu’il vient et repart au plus noir de la nuit. On l’a aperçu loin sur le fleuve, dans un esquif, et aussi dans les sables du désert. Il rejoint parfois un bateau dans un coin tranquille du rivage. Certains assurent que le navire est peuplé de spectres, d’autres auraient entendu des voix d’hommes, des rires qui ne diffèrent en rien du tien ou du mien.
Tjanouni s’interrompit, resta pensif puis haussa les épaules.
— Voilà, c’est tout ce que j’ai entendu.
— Tu m’as vraiment apporté une aide précieuse, Tjanouni.
Le rameur méritait une récompense digne du service qu’il lui avait rendu. Mais laquelle ? La réponse s’imposa, comme soufflée par les dieux.
— Es-tu déjà allé dans la maison de plaisir de Noferi ?
Ayant confié Tjanouni aux mains expertes de Noferi, Bak se précipita à la résidence du commandant. Là, il désigna des gardes pour protéger la barge de Ramosé, non des Medjai, facilement identifiables, mais des soldats qui se fondraient parmi l’équipage. Alors qu’il sortait dans la ville basse, le soleil déclinait et une brise fraîche l’incita à presser l’allure dans les ruelles sinueuses. La poussière tourbillonnait, poudrait ses épaules moites, chatouillait ses narines. Une chienne blanc et noir, aux mamelles lourdes de lait, trottait devant lui avec dans sa gueule un rat inerte.
Des hommes et des femmes riaient ensemble, des enfants joyeux poussaient des cris stridents, un bébé vagissait. Des militaires en permission et des marchands réduits à l’oisiveté se baladaient sur les sentiers sablonneux en quête de distraction. Un chien jappa au loin, déclenchant un concert d’aboiements à travers la ville. Le braiment rauque d’un baudet s’élevait au-dessus du faible bêlement des moutons. L’arôme d’oignons en train de cuire, l’odeur forte du poisson séché et les relents de métal fondu ne pouvaient couvrir l’exhalaison douceâtre du fumier qui montait des enclos tout proches. Ceux qui vivaient là s’aplatiraient pour baiser les pieds de Thouti lorsqu’il autoriserait enfin les caravanes à circuler.
Une rue adjacente le conduisit à la petite maison où l’équipage du capitaine Roï était confiné. Il s’arrêta devant une porte rudimentaire, faite de joncs solides entrecroisés de manière à laisser filtrer la lumière. À travers le grillage, il entendit :
— C’était un trésor à contempler, je te le dis. Une beauté de déesse. Des yeux sombres, profonds comme le ciel de minuit, un teint aussi pâle et lisse que la crème, des lèvres douces, rouges telle une grenade. Et ce qu’elle savait faire de sa bouche…
L’homme s’interrompit et poussa un soupir lourd de nostalgie.
— La volupté, voilà ce que j’ai vécu. Un amour si intense et si fort que j’ai longtemps cru ne jamais m’en remettre.
Bak rit tout bas. Celui qui parlait était Dadou, l’un des Medjai assignés à la garde des marins. L’histoire, et ses multiples variations, était souvent entendue dans les baraquements. Une pure invention, parfois utilisée pour briser des prisonniers, exacerber leur soif de liberté, des plaisirs qui, imaginaient-ils, les attendaient à l’extérieur, afin de leur extorquer la vérité.
Bak héla les gardes, révélant sa présence. Dadou, grand, sec et nerveux, les cheveux commençant à grisonner, le fit aussitôt entrer. Le lieutenant lui adressa un clin d’œil complice avant d’embrasser la pièce d’un regard. Des nattes minces, pliées pour économiser la place, entassées contre le mur. Un brasero et une pile d’assiettes en terre cuite repoussés dans un coin. Quatre gargoulettes, appuyées contre un autre mur. Des lampes d’argile, à la mèche neuve, partageant la niche à prière avec le buste de l’ancêtre oublié de quelque ancien occupant. La seconde pièce, dépourvue de fenêtre, contenait encore des nattes et un monceau de paniers, de sacs et de jarres remplis de rations. Les deux chambres donnaient sur une cour ceinte de murs, où se trouvaient un silo à grains conique et un four rond. Des particules de poussière dansaient dans les rais de lumière ; la puanteur du fumier envahissait tout.
La douzaine d’hommes assis ou couchés par terre, qui écoutaient Dadou, subjugués, se remirent debout. Cinq autres débouchèrent de la cour. Bak interrogea le Medjai du regard. Dadou acquiesça légèrement ; les marins, à bout, ne supportaient plus leur réclusion.
Bak scruta les visages devant lui. Il repéra parmi eux le marin au nez busqué et l’adolescent, qui avait supplié en vain pour garder son petit singe gris. Les hommes redressaient les épaules, s’efforçaient d’arborer un air de défi, mais ils finissaient par contempler leurs pieds, par regarder furtivement leurs compagnons pour s’encourager ou par plisser les yeux d’un air calculateur. Bak pouvait sentir leur peur, une peur justifiée, car ils avaient été pris en possession d’objets qui appartenaient de droit à leur souveraine. Or cette peur-là, il pouvait la tourner à son avantage.
Il se posta sur le seuil de la cour, le visage dans l’ombre, le dos réchauffé par Rê qui formait autour de lui un halo de lumière.
— Lequel d’entre vous s’exprimera au nom de tous ?
Ils s’entre-regardèrent, déconcertés par la nécessité d’un choix.
Bak vit qu’Imsiba les avait jaugés à leur juste valeur. Des hommes accoutumés à suivre, non à penser par eux-mêmes. Comment s’étonner, dès lors, que leur navire se soit échoué ?
— Dois-je décider à votre place ?
— Min ! jeta quelqu’un.
— Oui, il fera l’affaire, approuva un autre en désignant le marin au nez busqué. Il t’a parlé l’autre fois, qu’il s’en charge à nouveau.
« L’homme est hargneux, se rappela Bak, mais on peut lui délier la langue. »
— Avance, ordonna-t-il. Assieds-toi ici, que je puisse te voir.
Il pointa son bâton vers son ombre, qui s’étirait sur le sol. Non sans montrer sa rancune, Min se fraya un chemin à coups d’épaule entre ses compagnons jusqu’à l’endroit indiqué. Il resta debout un moment, rebelle, mais le regard impérieux de Bak eut vite fait de le dompter.
Campé sur ses jambes, le lieutenant tint son bâton au niveau de sa taille, une main à chaque extrémité. Une autorité imposante émanait de toute sa personne.
— Bientôt je devrai vous conduire devant le commandant, pour avoir convoyé plus de contrebande que je n’en avais encore jamais vu réunie. Votre capitaine a disparu, englouti par le fleuve furieux. Ce fardeau repose désormais sur vos seules épaules.
L’un des hommes gémit comme un chiot apeuré. Des protestations fusèrent, stridentes, geignardes ou pleines de rancœur. Posté devant la porte de la rue pour décourager toute tentative de fuite, Dadou gardait les yeux fixés dans le vague au-dessus de leur tête, sans s’émouvoir.
Bak haussa le ton pour leur imposer le calme :
— Ce qui joue en votre faveur, c’est que non seulement nous avons récupéré toute la contrebande, mais que votre navire peut, une fois réparé, intégrer la flotte de notre souveraine. Avec de la chance, vous encourez au pire les travaux forcés dans les mines du désert.
Bien qu’à l’entendre la servitude ressemblât à une promenade roborative sur les rives du fleuve, cette prédiction les frappa de mutisme. Le malaise était palpable dans la petite pièce. Tous avaient eu l’occasion de voir les longues files de criminels envoyés au sud de Kemet. Ils débarquaient à Bouhen et dans les autres forts de Ouaouat, d’où ils entamaient leur marche interminable dans le désert. Maints d’entre eux ne revenaient jamais. Ceux qui s’en retournaient étaient brisés.
— Je peux solliciter l’indulgence du commandant, afin qu’il abrège votre peine ou qu’il ne vous expédie pas dans le désert. En contrepartie, il faut me parler avec franchise.
Les hommes se regardèrent, craignant et espérant à la fois, avides d’y croire sans être sûrs de le pouvoir.
— À mon retour, je serais un vieillard ! gémit l’adolescent en frissonnant. Que veux-tu savoir ?
Tous les yeux se braquèrent sur lui ; des visages aux lèvres pincées l’accusaient de trahison. Mais Bak perçut également des émotions plus profondes, mieux dissimulées : le soulagement qu’aucun d’eux n’ait été le premier à plier, et l’espoir infime que le jeune garçon leur ouvrirait la porte du salut.
— Tu m’as raconté des sornettes lors de notre dernière rencontre ! lança-t-il à Min. Tu prétendais que votre capitaine vous avait conduits en un lieu isolé au bord du fleuve, où vous aviez chargé la cargaison en secret.
— Ce n’était pas des histoires, répondit le marin en relevant la tête, les yeux blessés par le soleil dans son effort pour distinguer le visage de Bak à contre-jour. Tu as vu les traces par toi-même.
— Pourquoi avez-vous effectué le chargement là-bas, alors que vous le faites d’habitude au sud de Kor ? répliqua sèchement Bak, ayant déjà son idée en tête.
Un marin étouffa un cri, d’autres réprimèrent des jurons. Quelques-uns, parmi lesquels Min, restèrent bouche bée.
— La cargaison était trop importante ! s’écria l’adolescent. Vas-y, Min. Raconte-lui !
— Le gamin dit la vérité, confirma Min à contrecœur, aiguillonné par l’insistance du petit matelot. On n’avait encore jamais été si téméraires, à charger autant d’un seul coup. Mais notre capitaine…
Il eut un rire doux-amer.
— Il disait qu’on serait à l’abri loin de la frontière, où personne ne saurait la vérité, et qu’on irait au nord avec de faux papiers.
— En d’autres termes, dit Bak, orientant ses questions dans la direction qu’il souhaitait reprendre, cet endroit situé au sud de Kor n’offrait pas une capacité suffisante pour une telle profusion de marchandises. En outre, ce n’était pas une bonne cachette s’il fallait abandonner le butin pour une raison ou une autre.
— C’est vrai, marmonna Min d’un ton morne.
— Et sans clair de lune, il y fait aussi noir qu’à l’intérieur d’un tombeau scellé, ajouta l’adolescent. Si on avait chargé là-bas, on chercherait encore notre chemin, sans oser allumer une torche de peur d’être vus.
Bak n’eut pas besoin de demander qui aurait risqué de les voir. Le fleuve au-dessus de Kor était parsemé d’îlots rocailleux mais herbus ; des cuvettes et des anses protégées offraient un sol fertile, le long des berges. De petits hameaux s’accrochaient à chaque bout de verdure. Les gens y subsistaient pauvrement et se méfiaient des étrangers.
— Décris-moi cet endroit, exigea Bak.
Les hommes échangèrent des murmures, quelqu’un jura entre ses dents. Le gamin s’apprêtait à parler, mais un sifflement lui fit ravaler ses paroles.
Min regardait droit devant lui, refusant de croiser le regard de ses compagnons – ou celui de Bak.
— Nous nous sommes amarrés contre un banc rocheux près d’une petite oasis, sur la rive ouest. C’est au-dessus de Kor, mais la distance, je ne peux pas te l’indiquer avec précision. On partait toujours par des nuits sans lune, et notre capitaine ne suivait jamais un chemin direct.
Bak doutait que ces hommes, dont toute l’existence s’était écoulée sur le fleuve, aient été si aisément désorientés. Ils taisaient cette information pour une raison précise.
— Pourriez-vous le retrouver s’il le fallait ?
— Un python est un python, et rien ne ressemble à une oasis comme une autre oasis.
Bak était prêt à parier qu’ils avaient laissé des pieux d’amarrage derrière eux, et que la paroi rocheuse était éraflée par le frottement de la coque.
— Avez-vous déjà croisé un autre navire, là-bas ?
— Jamais.
— Mais, parfois, des traces montraient qu’un bateau était venu et reparti, intervint le gamin de sa voix flûtée.
Un nouveau sifflet plus aigu empourpra ses joues. Au fond de la pièce, plusieurs marins échangeaient des regards réprobateurs, les mâchoires crispées. Le petit parlait trop à leur guise. Il méritait une punition.
Leur capitaine étant mort, Bak ne voyait qu’une seule raison à leur dissimulation : ils cherchaient à couvrir quelqu’un.
— On raconte qu’un homme sans tête retrouve un navire au cœur de la nuit, en un lieu secret situé au sud de Kor.
Un mot grossier, lâché du fond du cœur, confirma sa supposition.
— Comme le navire était le vôtre et que ce lieu secret vous servait de point d’ancrage, je suis stupéfait que vous ne vous en souveniez pas. En outre, un homme à l’aspect physique si singulier me paraît pour le moins difficile à oublier.
La surprise première des marins fut vite remplacée par des coups d’œil accusateurs, comme s’ils se reprochaient mutuellement d’avoir trahi.
— Il y était, confirma le gamin, esquivant un coup de coude. Nous l’avons vu chaque fois que nous nous arrêtions pour embarquer de la marchandise.
La voix de Min prit une intonation conciliante :
— Il restait toujours à distance, pareil à un fantôme sans tête dans le noir. Quand le moment venait de discuter, en général après le chargement, le capitaine allait le voir. Pendant qu’il revenait avec un nouveau manifeste, l’homme sans tête disparaissait dans les ténèbres.
Se rappelant la terreur des marins à la seule évocation du lieu et du navire qu’ils avaient vu passer au nord de Bouhen. Bak posa sur Min un regard curieux.
— Tu ne montres guère la peur que devrait inspirer un être fantomatique et dépourvu de tête.
— C’est un homme, voilà tout, répliqua Min en reniflant.
— Un homme ? Voilà tout ?
Un jeune marin aux muscles durs vint se planter devant lui, le dominant de toute sa taille.
— Eh bien, laisse-moi te dire une bonne chose, Min. Cet homme-là avait le pouvoir de faire notre fortune, si seulement ce gamin et toi aviez eu le bon sens de la fermer.
Min se leva, le menton en avant.
— On n’a jamais vu son visage et on ne connaît pas son nom. Dis-moi un peu comment on va le retrouver et lui proposer nos services ! Si on n’a plus de bateau, plus de capitaine pour nous montrer le chemin, qu’est-ce qu’on a à lui vendre ?
— Assis, vous deux ! ordonna Bak.
Min se laissa tomber là où il était. Le plus jeune voulut se fondre parmi ses camarades. Comme si l’accusation qu’il venait de proférer avait à elle seule annihilé leurs espérances, ils refusèrent de l’abriter. Il fut forcé de s’asseoir à l’avant, sous l’œil scrutateur de Bak, qui attendit le retour au calme pour reprendre ses questions :
— Connaissez-vous un Kouchite issu d’une tribu du désert, qui pilote un petit navire dans le Ventre de Pierres ?
Les marins se consultèrent des yeux, cherchant une raison de persister dans leur mutisme. Mais leur projet de reprendre le trafic s’avérant sans espoir, ils ne voyaient plus aucun motif de garder le secret. Ils acquiescèrent donc comme un seul homme.
— Ouensou, c’est ainsi qu’on l’appelle, répondit un vieux marin. Nous halons souvent les marchandises qu’il transporte de loin en amont. Tu as vu toi-même les tronçons d’ébène que nous avions sur le pont. Il s’est amarré à côté de nous la veille de notre départ de Kor pour le Nord, et nous les avons transférés de son pont au nôtre.
— Lui et l’homme sans tête pourraient-ils ne faire qu’un ?
— Non ! répondirent les marins en chœur.
— Impossible.
— Jamais.
— L’homme sans tête est originaire du Nord, expliqua Min. Il a la peau claire, alors que le Kouchite, lui, est noir de corps et de visage.
Le timonier du capitaine Mahou, un vieillard rabougri aux cheveux blancs, plissa le nez avec un léger dédain.
— Ouensou ? Le Kouchite, tu veux dire ? C’est celui qui a transformé son navire de plaisance en barge de transport.
— Oui, c’est ce qu’on m’a dit, confirma Bak.
— Bien sûr que je me souviens de l’avoir vu là-bas.
Se tenant à l’étançon de l’immense rame-gouvernail, le timonier leva un pied pour se gratter la cheville.
— Comme tu le sais, le quai est étroit, à Kor. Vu l’abondance de marchandises arrivées par le Ventre de Pierres pendant la crue, les navires étaient amarrés sur deux rangs, parfois sur trois, en attendant leur tour d’être déchargés. Pendant un certain temps, celui de Ouensou est resté accroché au nôtre, et ses marins devaient traverser notre pont pour descendre sur la rive.
— Pourtant, tu as déclaré à mon sergent que personne n’était monté à bord sans en avoir le droit ! remarqua Bak, exaspéré.
— Ils en avaient parfaitement le droit. Comment auraient-ils pu quitter leur bateau, sinon ?
Implorant silencieusement Amon de lui accorder la patience, Bak s’appuya contre la rambarde qui courait autour du château arrière. De là où il se trouvait, il voyait le vaisseau sur toute sa longueur. Les enclos avaient été enlevés et le pont briqué jusqu’à faire reluire le bois brun-rouge. De nouvelles nattes vert sombre, exhalant encore un parfum de sève fraîche, tapissaient les murs de la cabine. Les sacs de céréales et les bottes de foin étaient placés à l’ombre, sous l’abri de jonc. Déployés un peu partout, les marins réparaient les lignes et les cordages, ou travaillaient en haut du mât et dans les vergues. Bak se demanda s’ils avaient pris l’initiative de ces tâches, las de l’inactivité, ou si Ouserhet avait fondu sur eux, les pressant de redoubler d’efforts pour leur nouvelle maîtresse.
— Combien d’hommes d’équipage Ouensou compte-t-il à bord ?
— Seulement six. Des gens du Sud profond.
— Tes compagnons et toi avez-vous lié connaissance avec eux ?
— Non, répondit le timonier. Aucun ne parle notre langue.
Bak hocha la tête. Quel meilleur moyen de préserver un secret que de s’entourer d’hommes incapables de s’exprimer dans la langue du pays où ils travaillent ?
— Tu as dit à mon sergent que Mahou postait toujours des gardes quand il y avait une cargaison à bord…
— C’est vrai, dit le timonier, le regard soudain fuyant. Pour l’essentiel, ce qu’on transportait ne nous appartenait pas, et sa réputation dépendait de son sérieux. Il ne voulait pas risquer que quelqu’un monte pour chaparder ou détruire.
Le ton de Bak devint dur et mordant.
— Mais, à son insu, les gardes abandonnaient quelquefois leur poste la nuit. Ils se glissaient dans la cabine pour piquer un somme, voire sur un autre bateau pour jouer aux osselets.
Le pilote releva le menton et répliqua d’un air outré :
— Oh non, lieutenant ! Nous obéissions toujours au capitaine Mahou ! Jamais, au grand jamais nous n’avons failli à notre devoir.
Le vieux regardait de tous côtés, cherchant une échappatoire. Désormais convaincu que les gardes avaient abandonné leur poste la nuit où l’ivoire avait été dissimulé sous le pont, Bak écarta le timonier d’une bourrade et quitta le navire.
Le lieutenant s’éloigna rapidement du quai, impatient de partager ses découvertes avec Imsiba. Il avait deux suspects : le Kouchite Ouensou, dont le rôle consistait à descendre le Ventre de Pierres avec la contrebande, et un habitant de Kemet, dont on savait seulement qu’il avait tué Mahou, et qu’il était capable de rédiger de faux manifestes. Bref, qu’il était l’homme sans tête. Si les dieux se montraient bienveillants, le voyage vers le sud le lendemain résoudrait les dernières questions des policiers et les mettrait sur la piste de leur gibier. Mieux encore, ils trouveraient Ouensou à Kor, le captureraient avant qu’il puisse s’enfuir et sauraient lui délier la langue.
Bak passa d’abord au corps de garde, mais on n’avait pas vu Imsiba depuis la mi-journée. Au casernement de la police, il apprit que le sergent était venu en milieu d’après-midi, avait enfilé un pagne propre avant de retourner à ses occupations. Espérant que ce changement vestimentaire indiquait une visite à Sitamon, Bak traversa la ville pour se rendre chez elle. Les ruelles étaient congestionnées, les soldats regagnant vite les baraquements ou leur foyer après leur journée de service. Il craignait de déranger le couple, mais il s’était fait du souci en vain, car la demeure était vide. D’après un voisin, le grand Medjai était reparti depuis un bon moment en compagnie de Sitamon et de son fils.
Bak s’éloigna, tout à la fois heureux pour son ami et mal à l’aise. Imsiba avait promis de ne pas avertir la jeune femme qu’Ouserhet, à qui elle accordait sa confiance, était suspecté d’avoir assassiné son frère, or il tenait toujours ses promesses. Mais si le contrôleur était réellement un meurtrier, s’il avait tué deux hommes afin de les empêcher de parler, hésiterait-il à tuer à nouveau pour ne pas perdre une femme qu’il convoitait ?
Bak tourna dans la rue qui bordait l’enceinte et chassa cette idée, la jugeant fantasque. D’après ce qu’il avait pu voir, Ouserhet n’éprouvait de passion qu’envers lui-même.
Il progressa à contre-courant dans un flot de soldats qui puaient la bière ; des traînées de sueur maculaient leurs corps poussiéreux. On étouffait dans cette ruelle encaissée, où la brise ne pénétrait pas. La chaleur et les odeurs le poussèrent à sortir par la porte nord, donnant sur une des esplanades dominant le port.
Sur le niveau supérieur, encore ombragé par la muraille malgré l’heure tardive, une brise forte, apaisante, apportait l’odeur du fleuve. Le ciel bleu pâle se teintait d’un rose qui s’approfondirait et s’étendrait à mesure que le soleil descendrait sur l’horizon occidental.
La sentinelle debout à la porte sourit à Bak.
— On dirait que le sergent Imsiba s’est trouvé une belle, chef.
— Tu l’as vu, aujourd’hui ?
L’homme montra du menton le fleuve, si lisse en aval du port.
— Là-bas, chef. Dans l’esquif à voile rouge.
Bak regarda au-delà des minuscules ondulations brisant la surface, qui emprisonnaient le rose du ciel pour le reperdre sans cesse. En effet, dans le bateau, il distingua la grande forme sombre d’Imsiba, à côté de la frêle silhouette d’une femme vêtue d’un fourreau blanc. Le petit enfant pâle, penché au-dessus de la coque, agitait un rameau de tamaris dans les flots.
Bak continua à marcher sur l’esplanade, souriant tout seul. Il oublia pour un temps que deux hommes avaient été assassinés et que le vizir arriverait bientôt, afin de lui poser des questions auxquelles il ne pouvait encore répondre.